belvedere« Sur cette place, les Piémontais se tenaient prêts à repousser l'ennemi, qui en bas déjà avançait en tirant profit de la sinuosité des sentiers. A l'abri des arbres et malgré un feu nourri, les Français continuaient à monter, en glissant entre les nombreux petits chemins en lacets qui sillonnaient le bois épais.Tout à coup, les assaillants firent irruption sur la place, et se jetèrent furieusement sur le groupe compact des Piémontais, et s'engagea une sanglante lutte au corps-à-corps. Le choc fut terrible. Les belligérants étaient tellement serrés que depuis le début de la lutte ils ressemblaient à un seul corps qui s'agitait avec peine; comme poussés par une force mystérieuse, ils combattaient, acharnés et silencieux. Au silence succéda soudainement les hurlements des premiers blessés, le gémissement des moribonds, et les cris des combattants dont l'écho, témoigne d'un héroïsme féroce, se répandait de façon sinistre dans les vallées avoisinantes. Parmi les combattants les plus acharnés, il y avait plus d'une centaine de montagnards, armés de gros bâtons en fer, de faucilles et de couteaux, qui désespérément et de façon désordonnée hachaient ça et là les Français en les poignardant au corps-à-corps, spécialement quand par les hasards de la lutte, des attaques et des reculs, des soldats seuls ou par petits groupes se trouvaient à leur portée. Alors les montagnards se jetaient férocement sur ces misérables soldats, et faisaient d'horribles carnages.
La lutte fut longue et incertaine, quand soudain une voix cria que les Français étaient entrés dans l'église pour la dévaster. Il y eut alors une irruption tumultueuse de nouveaux venus dans la mêlée et le combat recommença de plus belle. Au milieu des coups et des cris, on se battaient avec toutes sortes d'armes, des faucilles, des bâtons ; les crosses des fusils fauchaient les combattants entre eux; certains la respiration coupée tentaient de demeurer debout, d'autres étaient jetés à terre et suffoquaient, piétinés par des masses de nouveaux combattants. La bataille s'était changée en autant de luttes au corps-à-corps qu'il y avait de soldats des deux parties, et souvent, les adversaires, frappés par de réciproques blessures, mourraient en restant férocement enlacés, la mort serrant ensemble ceux que la vie avait divisés. Les prouesses de ce jour et les actes d'héroïsmes ne se comptèrent pas ; mais l'histoire se garda presque de mettre en lumière cet évènement sinistre, et la tristesse ce ces temps.
Un grenadier niçois blessé par un coup mortel, après avoir récité à haute voix l'acte de contrition, avec ce qui lui restait de sa voix, cria: « Je meurs content pour la défense de la religion et mon roi ! ». Cagnoli, capitaine de milice, blessé par une balle qui lui traversa le coup, continua à combattre en encourageant ses soldats à soutenir la bataille. Un soldat des milices, allait là où la mêlée brûlait le plus, et montrait l'exemple par son courage indompté et sa force ; tout à coup, une fusillade lui cribla le visage, emportant le bout de son nez ; le brave, plaisantant, continuait de combattre, plus acharné encore. La lutte dura bien cinq heures ; entre morts et blessés, les Sardes perdirent deux cent hommes. La place était jonchée de cadavres, en particuliers d'autrichiens et de soldats niçois. Les Français, demeurèrent maîtres du terrain et le succès les rendit plus féroces encore ; sans honneur ni aucun sentiment humain, ils tournèrent leur colère contre les malheureux habitants de Belvédère. Une fois maîtres du village, les vainqueurs exercèrent d'âpres et cruelles vengeances sur les villageois, car il leur semblait voir en chaque citoyen un combattant qui avait participé à cette héroïque lutte. Ainsi quelques jours après, des soldats, rencontreront un pauvre vieux qui errant autour de sa maison avait trouvé non loin un fusil et un sabre, l'arrêtèrent, et l'obligèrent à creuser une fosse, puis l'assassinèrent ; deux femmes furent également tuées sous prétextes divers. »

Extrait de NICE 1792-1814 de Joseph André